LA VIEILLE DAME DU CAFÉ

 

Biarritz, mardi 9 février, 15h30.

Je me gare rue du Helder et traverse la place Clémenceau en direction du salon Miremont. Laure, mon amie d'enfance, m'a donné rendez-vous pour boire un café. J'attends devant l'entrée en grelotant, essaie de l'appeler mais tombe sur son répondeur. Je décide d'entrer. Après un bref coup d'œil sur l'étal de pâtisseries, un serveur se dirige vers moi et me propose une table à l'étage, face à l'océan. J'essaie de joindre Laure à nouveau, sans succès. Quelques instants après, le garçon revient prendre ma commande et me laisse tenter par un chocolat. 

Fixée sur ce maudit téléphone qui ne semble décidément pas vouloir sonner, je ne remarque pas immédiatement cette vieille femme s'installer à la table d'en face. Je lève les yeux et me mets à l'observer. Petite et courbée par le poids des années, les traits vieillis et le visage émacié, son regard a conservé cependant un éclat certain. Je ne peux pas me détourner, étrangement attirée par ce qu'elle dégage, sans m'expliquer pourquoi. Je prends mon téléphone et la photographie discrètement, jusqu'à ce qu'elle finisse évidemment par s'en apercevoir.

— Je vous intrigue, on dirait.

— Je ne voulais pas vous gêner, je suis désolée... c'est idiot, j'aurais dû vous demander. Vous feriez un excellent modèle, vous savez. 

— Un excellent modèle ? M'avez-vous bien regardée ? Vous êtes seule ou bien attendez-vous quelqu'un ?

— Une amie doit me rejoindre, mais elle a du retard.

— Oh ! alors dans ce cas, en attendant que votre amie arrive, pourquoi ne viendriez-vous pas vous asseoir à ma table pour faire connaissance ? 

*****

Nous discutons depuis moins d'une heure et me voilà totalement captivée par le récit de ses nombreux voyages, impressionnée par l'étendue de sa culture et son érudition. Il est presque dix-sept heures, la salle s'est remplie mais je n'y prête pas attention. 

— Je crois que mon amie m'a posé un lapin.

— J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.

— Je ne sais pas, je tombe sur son répondeur à chaque fois. C'est curieux, elle m'a pourtant laissé un message pour qu'on se retrouve ici à quinze heures trente et ça n'est pas son genre d'oublier.

— Et alors, la photo, c'est votre métier ?

— Non. C'est un passe-temps, ça m'aide dans mes recherches, ça m'inspire. 

— Qu'est-ce qui vous inspire ?

— Je ne sais pas, j'essaie simplement de me fier à mon instinct, écouter ce que je ressens... je dois probablement chercher une sorte de vérité dans les regards, derrière les masques et les artifices. Les yeux ne mentent jamais.

— Que vous ont dit mes yeux ? Pensez-vous y avoir vu la vérité ?

— C'est possible.

— Alors que faites-vous encore ici, assise à ma table ?

— Pourquoi dites-vous cela ?

— Parce que si vous aviez la capacité de lire en moi, vous vous apercevriez que mon âme est loin d'être pure et vous vous seriez déjà enfuie.

— Ce n'est pas ce qui transparait chez vous. 

—Vous parliez à l'instant de vos recherches, sur quel projet travaillez-vous, Patricia ? 

— Comment connaissez-vous mon prénom ? 

— Cela vous a dû vous échapper, comment le saurais-je, autrement ? D'ailleurs, à ce propos, je ne me suis pas présentée. Je m'appelle Denia Baztán de la Borda.

La vieille femme me serre la main.

— Enchantée Denia. De quelle province espagnole vous vient cet accent ?

— De Navarre. Je suis née à Zugarramurdi.

— Tiens, le monde est vraiment petit ! Il y a quelques mois, j'ai entrepris des recherches sur la sorcellerie du dix-septième siècle, à Zugarramurdi, justement. J'ai l'intention d'en faire un livre, bien que je ne sache pas encore quelle direction prendre. C'est très étrange, je me suis passionnée pour cette histoire et ça vire presque à l'obsession. Si vous êtes du village, peut-être connaissez-vous quelqu'un qui pourrait m'apprendre quel...

— Je sais très bien ce que tu fais, coupe-t-elle froidement.

— Excusez-moi ?

— Tu penses vraiment que cette rencontre est due au hasard ? ajoute-t-elle sur un ton menaçant.

— Attendez, qui êtes-vous, on se connait ?

— Tu vas cesser tes recherches immédiatement. Je suis venue jusqu'ici dans le seul but de te prévenir. Il n'y aura pas de second avertissement. Ai-je été assez claire ? 

Abasourdie, je reste prostrée sans pouvoir prononcer un mot. Finalement, je décide d'écourter la conversation, déçue de la tournure qu'elle vient de prendre et n'y comprenant pas grand chose. 

— Écoutez, je ne sais pas qui vous êtes, ni ce que vous voulez, et encore moins de quel droit vous vous permettez de me menacer. Nous allons en rester là. Merci pour la conversation Denia, dis-je en essayant de me lever.

Denia me fixe intensément comme si elle cherchait à sonder mon esprit. Mon corps ne répond plus, je ne peux plus bouger ! 

— Qu'est-ce qu'il m'arrive !? qu'est-ce que vous me faites !? qui êtes-vous, à la fin ? 

Paralysée sur mon siège, ma vision commence à se troubler, je suis prise de vertiges et vois le visage de Denia se déformer. Une sensation horrible m'envahit soudain, je ressens la noirceur de son âme, tout la haine qu'elle contient, comme si elle me la transmettait par la simple force de la pensée. Mes yeux plantés dans les siens, sans pouvoir détourner le regard, je deviens son jouet, elle manipule mon esprit. Je suis bloquée et commence à suffoquer, j'essaie de crier mais c'est impossible, aucun son ne sort de ma bouche ! Personne ne remarque rien, les gens autour de nous semblent inanimés, comme si le temps s'était arrêté.

Je parviens finalement à me lever. Denia me fixe toujours avec un sourire diabolique vissé aux lèvres. Je dévale les escaliers, bouscule les clients sur mon passage et sors dans la rue pour respirer, au bord de l'évanouissement. Un passant s'arrête pour me demander si je vais bien et je reprends peu à peu mes esprits.

A mon retour dans la salle, le personnel me regarde avec un drôle d'air. Il faut que je récupère mes affaires, je ne sais pas si elle est encore là... Je remonte les escaliers et constate qu'elle a disparu. Le serveur se dirige vers moi avec l'addition.   

— La vieille dame avec qui j'étais il y a quelques minutes, où est-elle ?

— Veuillez m'excuser, quelle dame ? Je n'ai vu personne.

— Y a t-il une autre entrée, ici ? Je veux dire autre que celle qui donne sur la place Clémenceau ?

— Non, c'est la seule, l'entrée de la place Bellevue est condamnée.

Je me tourne vers les clients et leur demande s'ils ont aperçu la vieille femme. Ils me regardent tous comme si j'étais cinglée. Le serveur, mal à l'aise, ne sait plus comment réagir. Agacée de le voir faire avec son air emprunté, je m'en prends à lui :

—Vous voyez cette tasse de thé, c'est bien vous qui l'avez servie, non !? J'ai commandé un chocolat et la dame avec qui j'étais, vous voyez de qui je parle !? Une vieille femme, quatre-vingts ans environ, de petite taille... vous lui avez apporté du thé !! Enfin, c'est pas possible, vous avez la mémoire courte ! Il va peut-être falloir songer à changer de métier, non ?

Le ton monte, les clients nous observent, gênés d'assister à cette scène et outrés par mon attitude. Le serveur me tend le ticket de caisse, pressé d'en finir, et me lance un regard qui en dit long sur ce qu'il pense de moi, avant de se reprendre. 

— Pardonnez-moi, mais je n'ai vu personne. Vous étiez d'abord assise ici, puis ensuite, vous vous êtes installée là-bas, j'ai pensé que votre table ne vous convenait pas et que vous aviez souhaité en changer. Je vous assure que je n'ai vu personne.  

— Qui a commandé ce thé ? dis-je, à deux doigts de défaillir.

— Mais c'est vous, Mademoiselle.

Il me prend le billet des mains, me rend la monnaie et tourne les talons. Debout au milieu de la salle, je reste plantée là, totalement désorientée. Puis, je rassemble mes esprits, sors du salon, et rejoins ma voiture à la hâte, avant de quitter Biarritz.

Et si tout était dans ma tête ? Et si j'avais imaginé cette femme ? Les questions fusent et tournent en boucle. Je roule vite et manque de provoquer plusieurs accidents. Arrivée à mon appartement, je me refais la scène encore et encore sans trouver d'explication rationnelle à ce qui vient de se passer. Puis soudain, je me souviens avoir pris cette femme en photo. D'une main tremblante, encore sonnée par ce que je viens de vivre, j'allume l'appareil et, soulagée, tombe sur le cliché. Cela me rassure plus ou moins sur ma santé mentale.

Pourquoi l'image de la vieille femme est-elle floue ? Pourquoi les couleurs sont-elles verdâtres ?

Cela lui donne un aspect étrange, presque irréelle. 

 

*****

 

Mardi 10 février, 10h00. Médiathèque de Bayonne

Le lendemain, après avoir cherché des informations sur Denia Baztán de la Borda toute la nuit sans succès, je me rends à la Médiathèque de Bayonne dès l'ouverture. J'installe mes affaires, prends tous les livres qui évoquent le village de Zugarramurdi et les procès en sorcellerie. Je parcours des tas de bouquins poussiéreux pendant des heures avant de tomber sur quelque chose d'intéressant : la description d'une femme portant le même nom.

 "Reniée par sa mère à l'âge de seize ans, Denia Baztán de la Borda est envoyée à Ciboure pendant quatre ans pour travailler comme servante chez un couple de négociants. De retour à Zugarramurdi en 1609, elle accuse les femmes du village d'avoir participé aux cérémonies du sabbat. Ces accusations attirent l'attention du Tribunal de la Sainte Inquisition qui charge deux de ses juges, Juan del Valle Alvarado et Alonso Becera Holguin, d'inspecter le village et d'arrêter les coupables [...] D'abord s'accusant elle-même de pratiquer la magie noire, Denia finit par démentir, mais maintient ses accusations à l'encontre des autres femmes et quelques hommes dont Miguel de Gorostarrazu, soupçonné d'être le Roi de l'Akelarre. Denia est emmenée à Logroño, interrogée puis libérée. Repentie et sauvéeDenia Baztán de la Borda disparait. Décrite comme étant vile et amorale, on lui prête également des pouvoirs occultes. Des rumeurs circulent alors à son sujet disant qu'elle serait à l'origine de sacrifices humains, de disparitions inexpliquées, et de suicides à Zugarramurdi ainsi que du côté français. D'autres témoins diront qu'elle était la préférée du Diable".

Le nom de Denia Baztán de la Borda n'apparait pas sur la liste des condamnés de Zugarramurdi, elle n'a jamais été jugée. La vieille femme chez Miremont serait donc une descendante de la sorcière décrite dans ce livre ? Je regarde à nouveau la photo prise hier et une pensée totalement folle me vient à l'esprit : serait-il possible que la femme dans ce bouquin et celle que j'ai rencontrée chez Miremont soient en fait une seule et même personne ? C'est insensé.

Je ne sais pas qui est cette femme mais à l'évidence elle me connaît. Pourquoi ces menaces au sujet de mes recherches ? Qu'a t-elle à cacher ?

Des centaines de questions traversent mon esprit, mais subsiste une seule certitude cependant : il n'y a pas de hasard. 

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