DENIA DE ECHEGUI

 

Biarritz, mardi 7 février 2017, 15h30

Je me gare rue du Helder et traverse la place Clémenceau en direction du salon Miremont. Laure, une amie d'enfance, m'a donné rendez-vous pour boire un café. J'attends devant l'entrée en grelotant, essaie de l'appeler mais tombe sur son répondeur.

Après un coup d'œil fugace sur l'étal de pâtisseries, un serveur au sourire crispé s'avance vers moi et me propose une table au rez-de-chaussée. Je préfère l'étage. Il tique un peu mais accepte. Je m'installe sur la banquette, parcours rapidement la carte et choisis la formule toasts et chocolat chaud. Le garçon revient vers moi pour prendre ma commande. Laure est toujours injoignable.

 

Fixée sur ce maudit téléphone qui ne veut pas sonner, je ne remarque pas tout de suite cette vieille femme s'installer à la table d'en face. Courbée par le poids des années, les traits vieillis et le visage émacié, son regard a néanmoins conservé un certain éclat. Je suis incapable de détourner l'attention, étrangement attirée par ce qu'elle dégage. Je saisis mon téléphone pour la prendre discrètement en photo afin de l'ajouter à ma collection de portraits pris sur le vif, quand soudain, elle m'interpelle : 

— Si j'avais su que je serais photographiée aujourd'hui, j'aurais davantage soigné mon apparence.

— Ce n'est pas nécessaire, vous  êtes très bien comme vous êtes, dis-je, confuse d'avoir été prise en flagrant délit.  Je suis désolée, j'aurais dû vous demander avant.  C'est que vous faites un excellent modèle.

— Vous êtes sûre de m'avoir bien regardée ?... Vous êtes seule ?

— Une amie doit me rejoindre, mais elle a du retard.

— Oh, alors pourquoi ne pas vous joindre à moi en l'attendant ?

 

Nous discutons depuis une heure et me voilà totalement captivée par le récit de ses nombreux voyages, impressionnée par sa culture et son érudition. La vie réserve parfois de drôles de surprises... finalement, cela n'est pas plus mal que Laure ait oublié notre rendez-vous, sans quoi je serais passée à côté de cette femme fascinante.  Je jette un œil à ma montre. Il est presque dix-sept heures et la salle s'est remplie sans que je m'en aperçoive.  

— Je crois que mon amie m'a posé un lapin.

— J'espère qu'il ne lui est rien arrivé.

— Ça n'est pourtant pas son genre d'oublier un rendez-vous.

— Et la photo, c'est votre métier ?

— Non, plutôt un passe-temps. J'aime photographier les gens pour ce qu'ils dégagent.  Je crois que je cherche une sorte de vérité dans les regards, derrière le masque et les artifices. Les yeux ne mentent jamais.

— Et qu'avez-vous lu dans mes yeux ?

— L'expérience, l'intelligence, entre autres...

—Vous me parliez à l'instant d'un projet d'écriture, Sara. Vous voulez m'en dire plus ?

— Comment connaissez-vous mon prénom ? Je ne crois pas vous l'avoir donné.

— Cela vous a dû vous échapper, comment le saurais-je autrement ? D'ailleurs, je ne me suis pas présentée, je m'appelle Denia de Echegui.

La vieille femme me serre la main.

— Enchantée Denia. D'où vous vient cet accent ?

— De Navarre. Zugarramurdi, plus précisément... mais qu'est-ce qui vous fait sourire ainsi ?

— Le monde est petit ! Il y a quelques mois, j'ai entrepris des recherches sur la sorcellerie du dix-septième siècle, au Pays basque. J'ai l'intention d'en faire un roman et mon intrigue se déroule entre le Labourd et la Navarre. C'est curieux, je me suis passionnée pour l'histoire de ces femmes et cela virerait presque à l'obsession.

— Je connais parfaitement ton projet et tes intentions, coupe-t-elle sèchement.

— Pardon ?

— Je suis venue te prévenir. Tu vas arrêter de te mêler de ça, lâche-t-elle sur un ton menaçant.

— Mais qui êtes-vous ?

— Méfie-toi de moi, c'est tout ce que tu dois savoir. Je te laisse encore une chance d'y renoncer.

— Écoutez, je ne sais pas quel est votre problème mais nous allons en rester là. Merci pour la conversation, dis-je au moment de me lever.

 

Denia me fixe comme si elle cherchait à sonder mon esprit. Soudain, mes jambes se mettent à trembler. Ma respiration s'accélère, comme si j'étais prise d'une violente crise d'angoisse. J'ai l'impression de ne plus contrôler mon corps. Mon esprit s'embrouille, ma vision se trouble, je ne suis plus maîtresse de mes pensées. Le visage de la vieille femme se déforme sous mes yeux. J'ai la sensation qu'elle contrôle mon corps et mon esprit. Je ressens toute la haine qu'elle contient, comme si sa nature profonde se révélait à moi, comme si je voyais clair en elle et que sa noirceur s'emparait de mon être. Je suis son jouet. Elle rit et se délecte de mon malaise en affichant un sourire diabolique, tandis que je suffoque. Et personne ne remarque rien, les clients semblent figés, comme si le temps s'était arrêté et qu'il n'y avait que Denia et moi dans cette salle pourtant bondée.  

— À l'avenir, prie pour que ta route ne croise plus jamais la mienne.

Je parviens enfin à bouger. Je dévale les escaliers, bouscule les clients sur mon passage et sors dans la rue pour respirer. Un passant s'arrête alors pour me demander si je vais bien. Je reste quelques instants à l'extérieur. Il faut que je reprenne mes esprits...

 

À mon retour dans la salle, le personnel me regarde comme si j'étais cinglée. Mes affaires sont restées à l'étage, je n'ai pas d'autre choix que de remonter pour les récupérer, mais une fois en haut, je constate que Denia a disparu. Je cherche le serveur des yeux et me dirige vers lui.

— Excusez-moi, la dame avec qui j'étais il y a quelques minutes, où est-elle ?

— Qui donc ?

— Y a t-il une autre entrée, ici ? Je veux dire autre que celle qui donne sur la place Clémenceau ?

— Non, c'est la seule, l'entrée de la place Bellevue est condamnée.

Je me tourne vers les clients et leur demande s'ils ont aperçu la vieille femme. Ils me regardent tous comme une demeurée. Le serveur, mal à l'aise, ne sait plus comment réagir. Agacée de le voir faire avec son air emprunté, je me défoule sur lui :

—Vous voyez cette tasse de thé, c'est bien vous qui l'avez servie, non ?! J'ai commandé un chocolat et la dame avec qui j'étais, vous voyez de qui je parle, enfin ?! Quatre-vingts ans environ, de petite taille... vous lui avez apporté du thé ! C'est pas possible, vous avez la mémoire courte !

Le ton monte, les clients nous observent, gênés d'assister à cette scène et outrés par mon attitude. Le serveur me tend le ticket de caisse, pressé d'en finir et me lance un regard qui en dit long sur ce qu'il pense de moi. 

— Pardonnez-moi, mais je n'ai vu personne qui corresponde à cette description.

— Enfin, qui a commandé ce thé ? dis-je, à deux doigts de craquer.

— C'est vous, Mademoiselle.

Il me prend le billet des mains, me rend la monnaie et tourne aussitôt les talons. Debout au milieu de la salle, je reste plantée là, incapable de donner une explication rationnelle à ce qui vient de se passer.

 

Je quitte Miremont dans la foulée et rejoins ma voiture. Les questions ne tardent pas à se bousculer dans mon esprit et je me refais la scène des dizaines de fois. Et si tout était dans ma tête ? Et si j'avais imaginé cette femme ? Puis soudain, je me souviens avoir pris Denia en photo. Retomber sur le cliché me rassure plus ou moins sur l'état de ma santé mentale à un détail près : l'image est étrangement floue, les couleurs anormalement verdâtres, ce qui lui donne un aspect irréel et fantomatique.

 

*****

 

Mercredi 8 février 2017, Médiathèque de Bayonne, 10h00

Le lendemain, après avoir passé une partie de la nuit sur internet à chercher des informations sur la vieille femme sans succès, je me rends à la Médiathèque de Bayonne pour tenter d'oublier l'incident de la veille et surtout reprendre le cours de mes recherches. Je prends tous les livres évoquant l'Inquisition et les procès en sorcellerie. Je parcours des tas de bouquins poussiéreux pendant des heures avant de tomber sur quelque chose qui m'interpelle immédiatement : la description d'une femme portant le nom de Denia de Echegui.

 

 "Denia de Echegui quitte Zugarramurdi à l'âge de seize ans et part à Ciboure plusieurs années pour travailler comme servante chez un riche couple de négociants. De retour dans son village en 1609, elle accuse les femmes d'avoir participé aux cérémonies du sabbat. Ces accusations attirent l'attention de la Suprema qui charge deux juges, Juan del Valle Alvarado et Alonso Becera Holguin, d'inspecter le village et d'arrêter les coupables [...] Parmi les accusés, se trouvent  Adelma de Barrenechea et Mikel de Goiburru, soupçonnés d'être respectivement Reine et Roi de l'Akelarre(1). (Lande du bouc) [...] Décrite comme étant vile et amorale par les habitants du village, on lui prête également des pouvoirs occultes. Des rumeurs circulent à son sujet disant qu'elle serait à l'origine de sacrifices humains, de disparitions inexpliquées et de suicides à Zugarramurdi. D'autres témoins diront qu'elle se vantait d'être la maîtresse du diable."

 

Le nom de Denia de Echegui n'apparait pas sur la liste des condamnés de Zugarramurdi, ce qui semble indiquer qu'elle n'a jamais été jugée et je ne trouve aucun élément concernant sa mort.

J'imagine alors que la vieille femme rencontrée hier chez Miremont est donc peut-être une descendante de celle qui est décrite dans ce livre. J'allume mon téléphone et regarde encore cette photo, puis une idée parfaitement absurde me vient à l'esprit.  Serait-il possible que la femme décrite dans ce livre et celle que j'ai rencontrée chez Miremont, soient en fait une seule et même personne ?

C'est purement insensé. 

 

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