En 2004, lors de la célèbre fête de la sorcière, je découvre Zugarramurdi, petit village navarrais à six kilomètres de la frontière, sensé avoir abrité, comme en Labourd et dans bien d'autres contrées européennes, une secte de sorciers et sorcières satanistes qui, quatre cents ans auparavant, se rassemblaient la nuit pour s'adonner à toutes formes de vices.

Au temps de l'Inquisition, ces derniers furent arrêtés et condamnés pour hérésie. On rapporte alors "qu'ils se rassemblaient la nuit dans des lieux isolés, dans les champs ou sur des montagnes, qu'ils arrivaient parfois en volant, après s'être enduit le corps d'onguents, à cheval sur des bâtons ou sur des manches à balai, parfois au contraire sur le dos d'un animal, ou transformés eux-mêmes en animaux [...] Suivaient des banquets ainsi que des danses et des orgies sexuelles. Avant de retourner chez eux, les sorciers recevaient des onguents maléfiques à base de graisse d'enfants et autres ingrédients. Tels sont les éléments fondamentaux qui reviennent dans la majeure partie des descriptions des sabbats." (J. Michelet)

On entend plus souvent le terme "sorcières" que "sorciers". En effet, à cette époque, l'écrasante majorité des condamnés furent en réalité des femmes. Il n'y avait pas de distinction sociale, on arrêtait les pauvres mais aussi les personnes issues de classes plus aisées.

Dans le hameau de Zugarramurdi subsistaient seulement quelques âmes, paysans pour la plupart, ou bien artisans qui furent, pour beaucoup d'entre eux, terrassés par la peste et la famine, mais cependant doués d'une grande connaissance de la nature et de ce qu'elle avait à offrir. Ce dont on accuse cette supposée secte n'est en fait qu'un vaste complot destiné à masquer des affaires d'argent, de conquête de pouvoir et d'ambitions personnelles émanant des plus puissants, représentants de l'État et de l'Église catholique. Zugarramurdi et de façon plus générale le Pays basque, ne sont évidemment pas des cas isolés. Nous savons tous qu'un grand nombre de villes et villages de France, d'Espagne, d'Europe et du monde ont été touchés pendant des siècles par cette triste mais non moins célèbre chasse aux sorcières, maintenant les populations dans un climat de délation et de terreur constants. 

À cette époque, les juges mandatés par le tribunal du Saint-Office, prenaient en compte tous les témoignages, y compris les moins fiables comme ceux des enfants ou de voisins jaloux. Les inquisiteurs procédaient à un interrogatoire basé sur des questions précises qui ne laissaient pas la possibilité aux accusés de se défendre, ainsi qu'à des fouilles au corps humiliantes pour tenter d'y déceler la marque du diable. Certaines femmes moururent en prison, d'autres furent condamnées à l'exil à perpétuité avec confiscation de leurs biens, sans compter celles et ceux qui furent brûlés vifs sur le bûcher.

Au début du XVIIème siècle, les hérétiques sont pourchassés avec hargne et sans relâche. Quiconque ose défier le pouvoir de l'Eglise le paie au prix de sa vie. Il règne dans les villes et villages de France et d'Espagne un climat de terreur. Le diable, considéré comme responsable de tous les maux de la société, est omniprésent dans les esprits. Le catholicisme impose alors son incontestable suprématie et certains en tirent profit.

Le peuple tremble, les puissants exultent.

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Cela fait déjà plusieurs mois que je vis quasi cloîtrée, la tête plongée dans les livres, en immersion dans cette sombre période de l'histoire. Je partage mon temps libre entre mes allées et venues à la médiathèque de Bayonne, les conférences, les entretiens avec des écrivains, chercheurs et historiens, tous spécialistes de l'Inquisition au Pays basque et de la sorcellerie du dix-septième siècle. Depuis, je perds la notion du temps. J'absorbe les manuels, les thèses, sauvegarde mes idées sur dictaphone, sans vraiment connaître la direction à prendre pour écrire ce premier roman.  

À chaque lecture, après chaque entretien, je découvre, un peu plus horrifiée, de quelles façons les inquisiteurs firent pression sur elles, les "sorcières", afin de leur arracher des aveux: manipulation, calomnies, délation provenant de familles rivales, humiliations et tortures. Certaines femmes, pourtant innocentes, se dénoncèrent elles-mêmes sous la pression, espérant ainsi échapper à leur sentence, sauver leur peau ou celle de leur famille. On les accusait de provoquer des naufrages et des tempêtes en mer, détruire les récoltes, pratiquer l'inceste ou la nécrophagie, et copuler avec le diable en personne, pour ne citer que ces exemples. Ces réunions de sorcières, appelées "sabbat", était considérées comme une sorte de messe à l'envers, une parodie de l'Église.

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Dans un monde injuste dans lequel la libre pensée n'avait pas sa place, et où l'on stigmatisait la différence, dans un monde barbare où l'on abusait de pouvoir afin d'imposer un dogme et qu'à ce titre l'on faisait subir le pire, et dans la mesure où ces mots font encore écho quatre cents ans après, je souhaite, à ma façon, rendre hommage à ces personnes, à celles et ceux dont la parole et la vie ne valaient rien, et que l'on a fait taire à tout jamais par la torture et par le feu.

Bruja