MÉDECINE ET PHARMACIE

 

"La médecine, notamment à Bayonne, s'était fortement développée depuis le XIVème siècle et se trouvait à la Renaissance parfaitement contrôlée. Les médecins se voyaient soumis à un examen et prêtaient serment, de même que les apothicaires dont les boutiques faisaient l'objet d'une inspection régulière. Quant aux chirurgiens, ils défendaient jalousement l'entrée de leur "office et art"  depuis que le parlement de Bordeaux, par un arrêt de 1554, avait interdit l'exercice de la chirurgie à quiconque n'avait subi un examen professionnel en présence des maîtres du métier et de deux médecins.

Si la médecine officielle s'organisait et se structurait dans le cadre urbain, elle était encore loin d'avoir pénétré les campagnes où seules existaient souvent les pratiques de "guérissage" transmises oralement de génération en génération. Cette médecine populaire, jusqu'alors tolérée et même respectée, fit cependant l'objet, dès le XVIe et jusqu'au XIXe, d'attaques de plus en plus violentes. Facilement assimilée à la sorcellerie, elle devint peu à peu une médecine parallèle, rejetée vers des marges qu'il semblait dangereux de fréquenter. Et cette lutte d'influence entre deux types de thérapie ne pourra que nous obliger à considérer tout un aspect des accusations de sorcellerie sous un angle nouveau : la frontière entre pouvoirs bénéfiques et maléfiques se révèle en ce domaine encore plus mince. Pourquoi ces femmes  - dépositaires traditionnelles de ces "secrets médicaux" - qui pouvaient faire le bien, n'auraient-elles pas été capables de faire le mal ?

 

UNE PHARMACOPÉE DANGEREUSE

D'autre part, des plantes toxiques entraient et entrent encore dans la plupart des médications concernant les troubles nerveux. Certaines, la belladone ou la jusquiame par exemple, étaient pourtant considérées comme faisant partie de la "boutique" traditionnelle de la sorcière. Leurs propriétés excitantes et hallucinatoires étaient en effet bien connues, de même que celles de la mandragore, du pavot ou de la datura. En fait, elles appartiennent à la culture profonde des femmes de cette époque et leur présence dans les régions qui nous intéressent ne fait aucun doute.

Une autre plante tout aussi dangereuse, semblait jouir en Pays basque d'un certain succès. Il s'agit du tabac, importé en Europe par les Espagnols et que les habitants du Labourd utilisaient depuis relativement longtemps lorsque Pierre de Lancre y arriva. Les renseignements qu'il fournit à ce sujet présentent un intérêt certain. Les Basques, raconte-t-il, "usent du petun ou nicotiane, en ayant chacun une plante en leurs jardins pour petits qu'ils soient, la fumée de laquelle ils prennent pour se descharger le cerveau et se soustenir aucunement contre la faim ; or je ne sçay si cette fumée les estourdit [...] mais je sçay bien et est certain qu'elle leur rend l'haleine et le corps si puant qu'il n'y a creature qui ne l'ait accoustumé qui le puisse souffrir, et en usent trois ou quatre fois par jour". Les femmes, selon ses dires, fument autant que les hommes, cherchent elles aussi à échapper à la faim et aux terribles contingences du monde maléfique qui les entourait.

Car si le malheur physique rôdait quotidiennement, les catastrophes atmosphériques venaient régulièrement apporter d'autres menaces et créer de nouvelles peurs."

 

François Bordes, Sorciers et Sorcières Procès de Sorcellerie en Gascogne et Pays basque, Editions Privat, 1999. 

 

Belladone

Datura Stramonium