Une histoire de sorcières qui dépasse les frontières du Pays basque et qui raconte la célèbre affaire des possessions de Louviers.

 

MADELEINE BAVENT*

LES PLAISIRS DU SABBAT

Patrick RavignantHistoire des Sorcières, 1987

 

Sur les collines du Vexin, une grande prêtresse coiffée d'une tiare et couverte de colliers, de bracelets, et d'une curieuse jarretière verte, lit le "Livre des Ombres". D'autres sorcières se livrent à des rites mystérieux en Bretagne, dans les Cévennes, baptisant des crapauds, des serpents et des lézards ramenés du "sabbat".

Madeleine Bavent est la plus étonnante de ces "prêtresses nocturnes". Prieure des franciscaines de Louviers, elle porte, certaines nuits, des vêtements criards, d'un goût douteux, qui se marient mal avec son visage fin et extatique, ses mains aux longs doigts fragiles, mais qui sont la marque de la même solitude.

La nuit — les fameuses nuits de Pleine Lune — Madeleine Bavent se sent différente. Elle traverse un pays silencieux, noir de nuages. Un pays d'ombres et de fantasmagories — un silence désespérant, funèbre, infini, plein d'une langueur mortelle qui ne meurt pourtant jamais. Lorsque Madeleine Bavent quitte le monastère de Louviers, elle se rend dans la forêt voisine, rencontre le père Mathurin Picard — confesseur franciscain — quitte son vêtement religieux et revêt ces curieux habits bariolés.

La voilà préparée pour l'expédition nocturne. Le prêtre admire la "sainte du diable". Elle est docile, obéissante. Il se souvient du jour où il l'a amenée à renier Dieu et à profaner l'hostie, au nom du Prince qui règne sur la nuit. Satan, ou Belzébuth, froid comme la mort quand il se fait voir, le front couvert d'écailles, ruisselant du sang des sacrifices.

Les nuits de Pleine Lune, Madeleine Bavent — prieure du couvent de Louviers — s'embarque pour le sabbat, à la suite du prêtre Mathurin Picard.

Il lui faut à peine quelques minutes pour atteindre le pays silencieux. La Steppe des épouvantes. C'est là qu'elle retrouve le vicaire Boulé — voué lui aussi à Satan — et ses sœurs Catherine de la Croix, Anne Barré Elisabeth de la Nativité, Catherine de Sainte Geneviève, ainsi qu'une laïque nommée Simonette : toutes se livraient à des abominations.

Lors du procès de l'inquisition, Madeleine Bavent affirma que "David, premier directeur du monastère, était un magicien ; qu'il avait donné à Picard une cassette pleine de sorcelleries, et qu'il lui avait délégué tous les pouvoirs diaboliques".

Dans la forêt du Vexin, cette nuit de Pleine Lune, Mathurin Picard dépose la mystérieuse cassette sur une large pierre qui servira d'autel.

Il fait jouer le fermoir, et libère les objets du culte : une effigie de Belzébuth, en terre cuite, badigeonnée de sang, à la suite d'un sacrifice animal, deux poignards rituels, un calice volé dans la chapelle de Louviers, et des feuilles de Datura — le puissant hallucinogène des sorciers.

Picard et Madeleine Bavent se sont allongés sur le sol de la clairière... prêts pour le voyage fantastique. Ils respirent les vapeurs âcres de la Datura, à pleins poumons. Leurs yeux chavirent dans l'ombre. Les corps basculent, plongent. C'est la noyade, le sortilège, la descente à l'intérieur du corps. Madeleine Bavent se voit sur un rocher imprenable, au sommet d'une colline noire, avec le vide autour. Picard semble prendre la prieure de Louviers contre lui, et ils restent au bord de l'incroyable promontoire, comme deux oiseaux mythologiques, leurs ailes immenses ouvertes.

Mathurin Picard fait le geste. Il bandit son poignard. Les vapeurs de la Datura ont transfiguré les sensations, les visions. Madeleine Bavent ouvre les bras, comme un oiseau, prête à s'envoler, à décoller du promontoire.

Elle entend le froissement des membranes de soie, le craquement des os tiraillés par l'effort. Ils sont là, au bord du vide, et le promontoire domine les milliards d'années de l'espèce humaine, avec sa tourbe, ses jungles et ses animaux géants. Ils s'élancent... survolent l'abîme antédiluvien, remontent  les courants, bien au-delà de leurs propres formes... exaltés, terrifiés, broyés, et pourtant se retrouvant dans le même corps, se recomposant sans cesse.

Le sabbat est une lande funèbre, avec des feux qui brûlent, partout dans l'obscurité. Il y a là tous les adeptes du diable, ceux qui ont fait le même voyage fou, par-delà l'abîme : le vicaire Boulé, et les autres sœurs de la congrégation, ainsi que Simonette, la laïque, entièrement nue, déjà livrée à d'étranges pratiques.

Une nuit, Madeleine Bavent sera mariée à Dagon, l'esprit mauvais, sous la forme d'un bouc immonde, lubrique, qui s'exprimait avec les mots humains.

— Je vais remplir ta vie, et tu ne connaîtras pas d'autres extases, jamais.

Picard éleva la tiare diabolique et déclara Madeleine Bavent "princesse du sabbat".

Soupirs, plaintes, hurlements, ce fut une sarabande frénétique, convulsée, aux accents des tambours de peau, dans les fumées d'herbes, le feu, les incendies.

La prieure de Louviers ouvrit les yeux dans le silence de la clairière. Le sabbat brûlait, loin dans sa mémoire. Elle en gardait une impression terrible, insoutenable — quelque chose comme la douleur d'une marque au fer rouge.

Le retour à la clairière était toujours un moment difficile. L'impression que le corps se brisait, qu'il se déchirait comme un tissu, qu'il pouvait mourir. Son rythme cardiaque roulait à une vitesse terrifiante.

Madeleine Bavent avait eu l'impression d'être morte de nombreuses fois, d'avoir vécu dans plusieurs corps, le temps d'une nuit.

Un jour blafard glisse à travers les arbres. Ils sont là, Mathurin Picard et elle, étendus sur l'herbe de la clairière, les membres lourds, la bouche épaisse. La prieure de Louviers fait un effort pour se redresser. Elle tient à peine sur ses jambes. Son front est inondé de sueur. Là-bas, loin — ailleurs — elle croit voir des pics lointains, et la colline lugubre avec ses feux qui tremblent. Là-bas, très loin... quelqu'un l'attend, sur un sommet désolé, peuplé d'êtres fantastiques. La prochaine Pleine Lune... Elle l'attend comme on attend un rendez-vous d'amour. Elle ferme les yeux pour se souvenir. Des ombres glissent autour d'elle, des yeux la guettent à travers le feuillage. Madeleine Bavent rêve toute éveillée, mais elle affirme que ce qu'elle voit appartient à une autre réalité, plus réelle que notre réalité de tous les jours.

Les agissements du prêtre Picard et des Franciscaines de Louviers attirèrent l'attention des autorités religieuses. Une commission d'enquête fut nommée. Les exorcistes se mirent au travail, précédés par les professionnels de la "question".

— Vous ne pouvez rien contre lui ! hurla le prêtre Picard, en crachant au visage du chanoine de Rouen. Il voulait parler de Satan-Dagon-Belzébuth, son maître et seigneur.

— Où est la lande du sabbat ?

A cette question, Picard éclata d'un grand rire. Il imaginait les exorcistes respirant les feuilles de Datura, ouvrant les bras, se lançant dans l'abîme en espérant ramener Belzébuth, pieds et poings liés.

Il répondit quand même, sur le ton du mystère, et comme s'il confiait une information importante :

— A l'ouest de Louviers, sur une colline déserte.

— Comment s'y rend-t-on ?

— Par la voie des airs, en volant, comme les oiseaux.

Madeleine Bavent avoua, "qu'étant à Rouen, chez une couturière, un magicien l'avait conduite au sabbat ; qu'elle fut mariée là à Dagon, le diable, que Mathurin Picard l'éleva à la dignité de princesse du sabbat, quand elle eut promis d'ensorceler sa communauté ; qu'elle composa des maléfices en se servant d'hosties consacrées ; qu'elle vit accoucher quatre magiciennes au sabbat ; qu'elle aida à égorger et à manger leurs enfants ; que le Jeudi-Saint, on y fit la Cène en y mangeant un petit enfant ; que, dans la nuit du vendredi, Picard et Boulé avaient percé une hostie par le milieu, et que l'hostie avait jeté du sang.".

Cette confession fut suffisante pour que le Parlement de Rouen condamnât Mathurin Picard, et le vicaire Boulé, au châtiment par le feu.

Pour échapper au supplice, Picard se pendit dans sa prison, à l'aide d'une solide corde de chanvre.

"Boulé fut conduit sur la place des exécutions, à Rouen, attaché à un cercle de fer, la gorge nouée par un garrot. Le bourreau alluma une torche de paille et mit le feu au bûcher, pendant que les exorcistes jetaient de grandes quantités d'eau bénite sur le supplicié."

Comme Mathurin avait été condamné au châtiment par le feu, on déterra son cadavre pour lui faire subir le même supplice.

Madeleine Bavent, hantée par la mort, belle et assoiffée de sang, apparaît dans les procès de sorcellerie comme une sorte de "déesse dangereuse", obsédée par les sacrifices de sang, folle, vengeresse, dévoreuse de chair humaine. Les psychanalystes du monde moderne parleraient de "cannibalisme sexuel", "d'hystérie", de "névrose profonde". Pour les poètes romantiques, Madeleine avait la beauté de la Méduse. A la courtisane qui s'achemine vers le lieu de sa pénitence, ils disent :

"Et alors que tes pieds nus bénissent la route, le peuple ne te raille point, mais prie, et au lieu de prostituée, il t'appelle nonne" (Lovelace)

Madeleine Bavent fut exorcisée par les religieux de Rouen, puis condamnée à la pénitence à vie. Ce qu'elle fit, dans le cloître de son monastère. 

 

 

*Magdelaine Bavent est née à Rouen le 17 novembre 1602. Religieuse au couvent Saint-Louis Sainte Elisabeth à Louviers, elle fut l'un des protagonistes de l'affaire des possessions de Louviers en 1643.