ÉTERNELLES SORCIÈRES

 

"Du fin fond de la nuit des temps, les sorcières distillent dans nos âmes leur regard d'or liquide où s'allument des lueurs vénéneuses et bouillonnent d'étranges appétits, des lubricités insatiables.  Plus tout-à-fait humaines, et si terriblement féminines, elles incarnent la face noire et vertigineuse, l'abîme, la sainteté à rebours, la sagesse à contre-jour, l'ivresse du marginalisme ultime auquel l'Institution refuse droit de cité.

A jamais censurées et proscrites, la transgression est le fil obscur qui les relie au tissu social.

Expulsées de l'ordre établi, elles inversent les pôles, chiffonnent les convenances, dévergondent les structures, fondent leur légitimité sur le triomphe inéluctable de la destruction et de la mort.

Elles se nourrissent moins des formes que de leur ombre, mais cette nourriture contient de monstrueuses calories. Toute la puissance du mystère et la saveur de l'invisible affleurant à la surface du monde matériel.

Nos sorcières sont filles d'Ève et du serpent, à la fois criminelles tentatrices, vautrées dans la cave du grand bouc, et quasi victimes, cédant aux pièges du Malin.

En Orient, et particulièrement en Inde, la femme est unifiée à travers la figure mythique de la Shatki, divine mère, épouse et amante, réconciliant tous les contraires de la nature féminine, la tueuse et la féconde, la tendre et la fatale.

En Occident, on a scindé le mythe. Ève la mauvaise, responsable de la chute, et Marie qui rachète nos fautes par l'entremise de son fils le Messie.

Les Sorcières continuent Ève et son œuvre de damnation. Elles sont maudites même dans leur connaissance des secrets dont l'humanité ne peut percer le sens que par un pacte avec Satan.

Les époques et les modes ont pu modifier les styles, mais l'essentiel, de siècle en siècle, n'a pas varié : la sorcière, c'est le refus du Dieu patriarcal, imperator et magistrat suprême. C'est une perception plus organique et spontanée  de l'Univers conçu en termes d'énergies et de pulsions, dyonisiaque torrent de sève, de chair, de passion et non carcasse abstraite et mécanique ou Jeovah mène sa création à la baguette.

Les légions d'archanges, sentinelles du paradis, fonctionnaires de l'Au-Delà, semblent toujours afficher un sérieux rébarbatif. Pour la sorcière, les masques les plus horribles relèvent d'un jeu magique : derrière les grimaces pétillent le rire, la fête et la jouissance".

Patrick Ravignant, Histoire des Sorcières, Christian de Bartillat Editeur, Avant-propos, 1987, 262p.

Johann Heinrich Füssli - The Shepherd's Dream 1793